Alf Ramsey, wingless general

Au moment du coup de sifflet final d’Angleterre-RFA le 30 juillet 1966, Alf Ramsey ne s’est pas précipité sur la pelouse de Wembley pour aller embrasser ses joueurs. Il est resté discrètement assis sur son banc de touche, ordonnant à son adjoint d’en faire de même. Sans doute avait-il pris conscience qu’il serait décoré par la Reine et qu’il se disait qu’un Sir qui se respecte se doit de manifester une retenue à toute épreuve. Bien sûr, il consentira pour les photographes à brandir le trophée Jules Rimet au milieu de ses joueurs, mais l’histoire gardera surtout le cliché de Bobby Moore. Alf Ramsey avait l’image d’un homme austère. Il ne "captait pas la lumière". Il avait pour seule valeur celle du travail bien fait.
Alfred Ernest Ramsey est né le 22 janvier 1920 à Dagenham, Essex. Sa carrière d’arrière latéral a laissé quelques souvenirs du coté de Southampton (1943-1948) et surtout de Tottenham (1949-1955), avec qui il remporta le championnat de 1951. Sélectionné à trente-deux reprises en équipe nationale d’Angleterre, il a inscrit trois buts et porté autant de fois le brassard de captain. Il y exprime déjà ses qualités de meneur d’homme et son sens aigu de la tactique, récoltant rapidement le surnom de "Général". Ramsey a toutefois vécu deux des plus célèbres naufrages du foot anglais : La défaite face aux Etats Unis lors de la Coupe du Monde 1950 et le 6-3 des magiciens hongrois à Wembley, en novembre 1953.
Sa carrière d’entraîneur, Ramsey la débute en 1955 à Ipswich Town, club de troisième division qu’il emmène rapidement parmi l’élite pour en faire, en 1962, un champion d’Angleterre. Au même moment, la Football Association cherche un successeur au sélectionneur Walter Winterbottom. Elle choisit Ramsey en 1963, avec pour optique la Coupe du Monde 1966 qui doit se dérouler en Angleterre. Bien sûr, cette nomination ne fait pas que des heureux, et la presse relaie le mécontentement de ceux qui jugent le nouveau sélectionneur peu charismatique. Son premier match à la tête de la national team tourne à la catastrophe : une défaite 5-2 à Paris contre la France. N’en déplaise aux critiques, Alf Ramsey poursuit son oeuvre et ose monter une équipe dans une disposition inédite, avec un milieu renforcé, deux attaquants et surtout... aucun ailier. Une hérésie au pays de Stanley Matthews ! Ironiquement, la presse surnommera les joueurs de son équipe nationale les wingless wonders, merveilles sans ailes.
Au moment où débute la Coupe du Monde 1966, le management de Alf Ramsey laisse ses compatriotes fort sceptiques. Peu à l’aise devant une presse qui ne lui fait aucun cadeau, Ramsey jure que "l’Angleterre va remporter la Coupe du Monde" et qu’il a pris "les meilleurs joueurs pour y parvenir". L’affaire débute mal : Le onze anglais concède un piteux 0-0 contre l’Uruguay en ouverture de la World Cup, et les joueurs sont accompagnés aux vestiaires par une bordée de sifflets rarement vue à Wembley. Les victoires face au Mexique (2-0) et la France (2-0 aussi), si elles assurent la qualification, ne font pas taire les critiques. On reproche à Ramsey un jeu trop rationnel et sans panache. On s’acharne même contre la titularisation du dénommé Nobby Stiles, un affreux jojo aux tacles tranchants, un joueur qui ne ressemble pas à l’idée que l’Angleterre se fait d’elle-même. En quarts de finale, après une âpre victoire (1-0) face à l’Argentine, Alf Ramsey perd de son self-control et intervient sur le terrain pour empêcher ses joueurs d’échanger leur maillot avec leurs adversaires. Des Argentins envers qui il lâche ce mot terrible : "Animals".
L’Angleterre commence finalement à croire aux chances de son onze national, qui doit affronter le Portugal en demi-finale. Gordon Banks est impérial dans sa cage, Jack Charlton et le capitaine Bobby Moore contrôlent la base défensive et surtout, Bobby Charlton est dans une forme éblouissante. Le meneur de jeu anglais est à l’aise dans ce 4-4-2 si décrié. Il a tout le loisir d’organiser les attaques sans s’encombrer des charges défensives. C’est lui qui inscrit face au Portugal les deux buts qui ouvrent l’accès à la finale. L’histoire de celle-ci est archi-connue : Les Allemands en blanc qui ouvrent le score, les Anglais en rouge qui égalisent et prennent l’avantage, les Allemands qui égalisent dans les toutes dernières minutes. Geoff Hurst marque trois buts, dont un contesté pour l’éternité, et en avant les clichés : Bobby Moore en maillot rouge recevant le trophée des mains de la Reine toute de jaune vétue, trophée que Moore brandit sur les épaules de ses coéquipiers.
Sir Alf Ramsey (il est anobli en 1967) aurait pu quitter son poste de sélectionneur suite à ce triomphe. Mais il s’imagine mal croupir dans un bureau et fréquenter les salons mondains pour une décoration de plus. Il demeure donc à la tête du onze anglais, qu’il emmène en demi-finale du championnat d’Europe 1968. Deux ans plus tard, les Champions du Monde se rendent au Mexique. Méticuleux, Ramsey a préparé ses joueurs à affronter l’altitude en s’adjoignant un médecin permanent, chose relativement rare à l’époque. Ce qu’a oublié Sir Alf, c’est de préparer ses joueurs à l’hostilité dont allait faire preuve le public latino-américain. Son équipe est sans doute plus forte qu’en 1966, mais elle n’a plus le soutien du public... et des arbitres. Une autre donnée va également perturber Ramsey : la possibilité de remplacer un joueur en cours de match. Lors du quart de finale face à l’Allemagne de l’Ouest, il croit bon de faire sortir Bobby Charlton alors que son équipe mène 2-0. Les anglais désorganisés s’inclineront finalement 2-3. Le coaching n’en est qu’à ses balbutiements, et Ramsey le paye à ses dépens. A son retour, on lui reproche d’avoir fait évoluer ses wingless wonders dans une tactique trop prudente.
Ramsey est toutefois confirmé dans ses fonctions avec pour nouvel objectif la Coupe du Monde 1974 en terre allemande. Mais un match nul à Wembley, fin 1973 face à la Pologne, scelle la première élimination anglaise avant une phase finale. C’est la fin du règne de Sir Alf. Après dix ans de bons et loyaux services (69 victoires pour 133 matches), Sir Alf est congédié par la FA. "La pire demi-heure de toute ma vie" racontera-t-il au moment d’évoquer ses souvenirs.
Malgré son palmarès et son titre, Sir Alf Ramsey ne trouvera aucun club à entraîner, sinon Birmingham City le temps d’une saison 1977-78. Un an plus tard, on le retrouvera en Grèce, en qualité de directeur sportif du Panathinaikos. Sir Alf Ramsey est mort le 28 avril 1999.
