Clough vs K.K.

Hambourg-Nottingham, le 28 mai 1980 à Madrid, aurait pu être le duel entre les deux meilleurs joueurs anglais du moment. D’un coté Kevin Keegan, animateur d’attaque du club allemand. De l’autre, Trevor Francis, dépositaire du jeu de Forest. Seulement, ce dernier n’est pas présent à cette finale, cloué par une rupture du tendon d’Achille survenue en plein match de championnat trois semaines plus tôt. Brian Clough, le manager de Forest, est d’autant plus ennuyé qu’il ne peut pas non plus aligner Tony Woodcock, l’autre prodige du foot anglais. Et pour cause, celui-ci... n’est plus au club. Il a, en pleine saison, quitté l’Angleterre et rejoint le FC Cologne, pour une poignée de marks.
Les palabres d’ordre financiers auront d’ailleurs bien plombé la saison de Nottingham. Trevor Francis a profité de l’intersaison pour s’envoler de l’autre coté de l’Atlantique, histoire de monnayer sa gloire nouvelle au sein de la NASL. Il en est revenu certes un peu plus riche, mais blessé et épuisé, il ne fut opérationnel qu’à partir de décembre. Pendant ce temps, Forest réalisa un début de championnat calamiteux, et Brian Clough l’expliqua par une sentence cruelle : "Mes joueurs n’avancent plus sur le terrain. Sans doute leurs poches sont-elles trop lourdes...".
Largués en championnat (ils finiront à la cinquième place), les joueurs de Nottingham sont malgré tout présents en finale de la Coupe d’Europe. Une finale qu’ils doivent absolument remporter s’ils souhaitent participer à la prochaine édition (autres temps, autres mœurs...). Tenants du trophée, ils ne sont pas pour autant favoris. Face à eux, le Hambourg SV sort d’une demi-finale d’anthologie où il a explosé le Real Madrid (5-1). C’est aussi le club de Kevin Keegan, et surtout, le représentant d’un foot allemand qui pète la santé, qui a placé quatre clubs en demi-finale de la Coupe UEFA et dont l’équipe nationale se prépare à un championnat d’Europe qu’elle va, on ne le sait pas encore, remporter.
Ce 28 mai 1980, Kevin Keegan (faut-il vous rappeler qu’il a remporté la finale 1977 avec Liverpool ?) a la possibilité de devenir le tout premier joueur à remporter deux C1 avec deux clubs différents. Dans un stade Santiago-Barnabeu à moitié vide (ce qui fait quand même 60.000 spectateurs...), les Allemands de l’Ouest dominent le début de rencontre. Branko Zebec, le coach yougoslave de Hambourg, a pu aligner son équipe au complet, ou presque puisque Horst Hrubesch, à peine remis d’une entorse, est sur le banc. Les joueurs du HSV monopolisent le ballon au point d’obliger tous leurs adversaires à monter la garde devant la cage de Peter Shilton. Kevin Keegan est quand à lui l’objet d’une attention particulière et se retrouve souvent le nez dans le gazon. Brian Clough a toutefois évité de pratiquer sur K.K. un marquage individuel. Il connaît la chanson.
Pressés, dominés, bousculés, les joueurs de Nottingham se donnent parfois un peu d’air en se créant quelques occasions. Le latéral Viv Anderson remonte toute son aile droite pour placer un centre parfait que Gary Birtles, l’avant-centre, ne concrétise pas. A la 21ème minute, les rouges de Forest s’offrent une nouvelle excursion dans le camp allemand. Sur le coté gauche, aux abords de la surface, John Robertson combine un une-deux avec Birtles avant de frapper au but. Le ballon passe sous le nez des défenseurs de Hambourg et entre dans la cage de Kargus, au ras du poteau. Ce but inscrit contre le cours du jeu est une véritable injustice pour les joueurs de Hambourg. Ceux-ci dominent l’essentiel de la finale et se créent les plus belles occasions. Mais Peter Shilton est dans un grand soir, comme souvent. Autoritaire et concentré, il annihile toutes les occasions allemandes et permet à Forest de conserver son avantage à la mi-temps.
En seconde période, Hambourg a fait entrer Hrubesch pour accentuer sa domination et forcer la décision. Mais la défense de Forest est solide, compacte et bien organisée. Et lorsqu’elle est prise en défaut, il y a l’impeccable Peter Shilton, qui détourne notamment un tir puissant de Nogly qui prenait la direction de la lucarne. Et lorsque même Shilton est battu, c’est la chance qui sauve Forest, comme sur ce tir de Felix Magath qui s’écrase sur le poteau. Bref, on pourrait poursuivre ce match pendant des heures, il est écrit que Hambourg ne parviendra pas à égaliser. L’arbitre Monsieur Garrido siffle alors la fin du match. Nottingham s’impose 1-0.
Certes, Forest n’a pas vraiment maîtrisé son sujet, et doit en bonne partie sa victoire à la réussite. Mais la Coupe d’Europe est une épreuve si exigeante que l’on se saurait contester la légitimité de son vainqueur. Forest conserve donc la Coupe aux grandes oreilles et se hisse à l’égal du Benfica, de Milan, de l’Inter et de Liverpool, deux fois vainqueurs de la plus prestigieuses des épreuves de club.
