Green night in Spain

Pour beaucoup d’observateurs avisés, la présence de l’équipe d’Irlande du Nord au Mundial 1982 est déjà en soi un exploit. Ce petit bout d’île jamais tranquille et toujours sous l’emprise de la Grande Bretagne compte à peine plus d’habitants que ce que l’Angleterre détient en footballeurs. Son équipe pratique un kick’n’rush assez frustre qui ne devrait pas trop inquiéter ses adversaires. On ne prend donc pas vraiment au sérieux cette équipe, d’autant plus que le sort l’a placée dans un groupe où deux équipes sortent du lot, l’Espagne, pays hôte, et la Yougoslavie, annoncée comme redoutable.
Son premier match, le 17 juin à Saragosse face aux yougoslaves, promet une belle opposition de styles. Mais si les Slaves monopolisent bien le ballon, ils se heurtent à la défense rugueuse des Britanniques, ce qui donne un 0-0 plutôt terne. La chronique évoque davantage la contre-perf des coéquipiers de Safet Susic sans mentionner la belle résistance des hommes de Billy Bingham. De cette équipe nord-irlandaise, seuls les spécialistes du foot british reconnaissent quelques joueurs : Il y a bien sûr l’immense Pat Jennings, gardien d’Arsenal, qui règne aux abords de la cage. On reconnaît également Sammy Mc Illroy, de Manchester United et les noms de Nicholl et O’Neill nous disent bien quelque chose. Ce que l’on découvre, c’est un trio offensif plutôt performant, composé de Billy Hamilton, Gerry Armstrong et d’un tout jeune meneur de jeu de dix-sept ans, qui a déjà joué quelques matches avec Manchester United, Norman Whiteside.
Le deuxième match face au Honduras est de bien meilleure facture. Annoncé comme le choc des faire-valoir, la rencontre n’attire que cinq mille curieux. Après seulement dix minutes de jeu, les Nord-Irlandais ouvrent le score par Gerry Amstrong. Ils auraient pu inscrire un ou deux autres buts, mais la partie bascule en début de seconde période avec l’entrée du remplaçant hondurien Laing. Celui-ci, sur son premier ballon, profite d’une action confuse pour tromper Pat Jennings. Avec deux matches nuls, et grâce à l’indigence des autres matches du groupe V, les Nord-Irlandais se retrouvent en position de qualifiable au moment d’attaquer leur troisième match. Mais à vrai dire, Billy Bingham et ses hommes ne croient guère en leur chance. Leur adversaire est l’Espagne, certes peu emballante depuis le début du tournoi, mais qui bénéficie du soutien de son public et aussi de quelques étranges erreurs arbitrales. Contre le Honduras comme contre la Yougoslavie, l’équipe sang et or s’est vu accorder quelques providentiels penalties qui lui ont évité de cuisantes déconvenues.
Cette rencontre du 24 juin 1982 au stade Luis Casanova de Valence va pourtant être le sommet du football nord-irlandais. Comme face aux Yougoslaves et aux Honduriens, les hommes de Billy Bingham canalisent sans trop de soucis une très brouillonne équipe espagnole. Les locaux savent qu’un match nul leur suffit pour passer ce premier tour, et ne semblent pas chercher une victoire qui redorerait leur blason. Puis l’évènement survient en début de seconde période. Sur un contre rondement mené, Gerry Armstrong lance Hamiton sur l’aile droite. Celui-ci s’échappe et adresse un centre très tendu. Luis Arconada se détend mais ne fait que repousser le ballon... dans les pieds de Amstrong. Celui-ci prend tout son temps pour ajuster sa frappe : 1-0 pour l’Irlande du Nord.
On se demande dès lors comment l’Espagne va s’y prendre pour égaliser. Certainement pas par le jeu, toujours indigent. Les prières locales se tournent en fait vers l’arbitre, qui comme ses collègues va bien trouver l’occasion de siffler un penalty. Mais Monsieur Ortiz Ramirez est un original. Plutôt que le classique penalty, le Paraguayen choisit une variante, l’expulsion. A l’heure de jeu, une echaufourrée entre Camacho et Mal Donaghy est l’occasion idéale. L’arbitre brandit le rouge au Nord-Irlandais, qui sort avec un sourire en coin qui en dit long. Les hommes de l’Ulster sont réduits à dix contre onze. A dix contre douze en comptant l’arbitre, et même à dix contre 49.562 en comptant le public. Penser qu’ils vont s’écrouler devant l’adversité, c’est bien mal connaître le fighting spirit de ces diables d’Irlandais. C’est un bloc soudé, solidaire et hermétique qui se dresse alors face aux Espagnols. Et lorsque cela ne suffit pas, il y a Pat Jennings qui règne en maître dans sa surface de réparation. Les hommes de Bingham tiennent jusqu’au bout et décrochent une victoire historique qui les propulsent au second tour.
Le second tour ne sera qu’un bonus pour une équipe qui avait tout juste songé à l’éventualité d’être encore présente. Le 1er juillet, les Irlandais accrochent l’Autriche (2-2) grâce à deux buts de Hamilton. Quatre jours plus tard, ils s’inclinent lourdement (4-1) face à une équipe de France euphorique, le seul adversaire peut-être qui a joué à son véritable niveau. Qu’importe la défaite, les Nord-Irlandais ont marqué ce Mundial 1982 de leur empreinte. Quatre ans plus tard, au Mexique, ce ne sera pas la même chanson. Dans un groupe ardu avec un Brésil intouchable et une Espagne largement meilleure qu’en 1982, les coéquipiers de Pat Jennings seront éliminés dès le premier tour.
