La revanche des bannis

L’Angleterre bannie du foot européen, Liverpool montrée du doigt, la saison qui suit le drame du Heysel est celle de la honte et du repli. Les coupables ont été désignés, dans la précipitation et sous la pression du bon peuple qui réclamait des têtes. Après la terrible soirée du 29 mai 1985, il devient presque indécent de penser encore au football. Et pourtant la vie continue, à Liverpool comme ailleurs.
Sans le drame, c’est un autre événement qui aurait marqué cette période de l’histoire du Liverpool Football Club : Smokin’Joe Fagan, le manager de l’équipe, cède sa place après seulement deux ans d’exercice. Le poste vacant est confié, comme le veut la tradition à Liverpool, à un homme de la maison. Kenny Dalglish s’impose presque naturellement. A 34 ans, l’Ecossais est pourtant encore hanté par le démon de la compétition et ne souhaite pas quitter les terrains. C’est en tant qu’entraîneur-joueur qu’il conduit Liverpool en cette saison 1985-86.
Une saison qui a commencé doucement pour les Reds. Après quinze journées de championnat, ils accusent déjà onze points de retard sur Manchester United. Mais une impressionnante montée en régime va permettre à Liverpool de refaire son retard, s’accrochant à la roue des leaders pour finalement les griller sur la ligne d’arrivée. Le 3 mai, à Stamford Bridge contre Chelsea, Kenny Dalglish inscrit lui-même le but qui donne à Liverpool le seizième titre de son histoire. La saison ne s’arrête pas là pour autant, car les Reds sont également qualifiés pour la finale de la Cup. Et rêvent de réaliser le premier doublé de l’histoire du club.
Le 10 mai 1986, ils retrouvent à Wembley un adversaire qu’ils connaissent plutôt bien. Les Blues d’Everton auraient bien aimé participer à la Coupe des Clubs Champions, à laquelle leur titre de champion d’Angleterre leur donnait droit. Leur parcours en Coupe des Coupes 1985, qu’ils avaient remporté, laissait présager de grandes soirées à Goodison Park. Et allez savoir, peut-être que sans le Heysel, la finale de la C1 1986 aurait opposé Liverpool à Everton...
A défaut de Coupe des Champions, l’affiche est finalement celle de la finale de la FA Cup, ce qui pour l’Angleterre est du pareil au même. C’est Everton qui domine le début de cette finale. A la 27eme minute, Peter Reid récupère le ballon au milieu du terrain et l’expédie droit devant vers Gary Lineker. Le transfuge de Leicester est plus rapide que Alan Hansen. Son premier tir a beau être repoussé par Bruce Grobelaar, sa reprise fait mouche. Les Blues mènent 1-0 à la pause et ont le match en main. C’est la sixième fois en deux ans qu’ils foulent la pelouse de Wembley, et ils semblent être devenus les maîtres du lieu.
La seconde période change pourtant de physionomie. Les Reds, quelque peu empruntés jusqu’alors, secouent leurs voisins. A l’heure de jeu, Jan Mölby lance Ian Rush à la limite du hors-jeu. Le Gallois évite le gardien et s’ouvre le but pour égaliser. Everton réagit aussitôt : Hansen rate son dégagement, Lineker reprend de la tête mais Grobelaar parvient in-extremis à boxer le ballon au-dessus de sa barre. Réponse des Reds cinq minutes plus tard : Johnston reprend un centre de Mölby, encore lui, et donne l’avantage aux rouge.
Cette fois, la partie semble ne plus échapper à Liverpool. Les Blues tentent bien de revenir à la marque, mais les Reds affichent un moral et une solidité sans faille. Dans les dernières minutes, un long mouvement collectif aboutit à un centre de Kenny Dalglish que reprend victorieusement Ian Rush. Liverpool l’emporte 3-1 et réalise le premier doublé de sa longue histoire.
Pour l’anecdote, on souligne que c’est la première fois qu’un club remporte la FA Cup sans aligner le moindre anglais sur la pelouse : Grobelaar (Zimbabwe) - Nicol (Ecosse), Lawrenson (Irlande), Hansen (Ecosse), Beglin (Irlande) - Dalglish (Ecosse), Whelan (Irlande), Mölby (Danemark), McDonald (Ecosse) - Rush (Pays de Galles), Johnston (Afrique du Sud).
Les deux équipes ont produit une finale de grande qualité, démontrant que banni des compétitions européennes, le football anglais se suffit à lui-même. Tout au long de la saison, les recettes ont été bonnes et le jeu d’un haut niveau. Si les clubs anglais sont privés de Coupes d’Europe, on n’est pas loin de se demander si après tout, ce ne sont pas les Coupes d’Europe qui sont privées de clubs anglais...
