Naissance d’un Beatle

La Coupe d’Europe de football vient de fêter ses dix ans d’existence. Son succès est considérable et aucun pays du vieux continent n’imagine désormais ne pas envoyer son champion défendre ses couleurs. Y compris l’Angleterre, pourtant réputée pour son nombrilisme. Si quelques clubs anglais ont déjà conquis les Coupes d’Europe annexes [1], la C1 reste encore début 1966 une affaire de latins.
Manchester United rêve d’être le premier club à ramener la Coupe d’Europe, la vraie, en Grande Bretagne. Sa quète, on le sait, avait été brisée un triste après midi de février 1958 sur l’aéroport de Munich [2]. Sept ans après le drame, le club a retrouvé les sommets en remportant le championnat anglais, un titre qui lui ouvre de les portes de la C1 1965/66. Après deux premiers tours rondement menés face aux obscurs HJK Helsinki et Vorwarts Berlin, les hommes de Matt Busby doivent disputer un quart de finale autrement plus compliqué face au Benfica Lisbonne.
Lors du match aller, le 2 février à Old Trafford, United s’était imposé 3-2, grâce à une prestation de haute volée du capitaine Bobby Charlton, qui avait poussé ses coéquipiers à réagir après l’ouverture du score des Portugais. Un grand match, certes, mais un résultat un peu juste avant de se rendre dans l’enfer du stade de la Luz. Car à l’époque, Benfica est tout simplement un monstre du foot européen : Le club portugais a disputé quatre des cinq dernières finales de la C1. Il a remporté deux fois le trophée (1961 et 1962) et dispose de quelques uns des meilleurs joueurs du moment, parmi lesquels Eusebio, récemment élu meilleur joueur d’Europe. Et justement, ce Benfica-Manchester est l’occasion, juste avant le coup d’envoi, de remettre son Ballon d’Or à l’attaquant portugais.
Le décor est donc planté au moment où débute le match. Il fait une nuit noire, la rencontre ne débutant qu’à 23 heures, et 80.000 supporters vocifèrent dans les tribunes de la Luz, où Benfica n’a jamais perdu le moindre match de Coupe d’Europe. Matt Busby craint beaucoup ce match et recommande la prudence à ses joueurs, persuadé que jouer l’attaque serait suicidaire. Mais un joueur ne respecte pas ces consignes, ou ne les a pas entendues, ou n’en fait qu’à sa tête. George Best, vingt ans, porte le ballon vers l’avant et défie les expérimentés défenseurs portugais. Sept minutes à peine après le coup d’envoi, il reprend de la tête un coup franc de Tony Dunne et trompe Costa Pereira. Quatre minutes plus tard, il s’empare du ballon, dribble trois défenseurs portugais et marque son deuxième but. C’est la stupeur à Lisbonne, d’autant qu’à la quinzième minute, John Connelly inscrit un troisième but sur un caviar de Best.
3-0 après seulement un quart d’heure, la messe est dite. Le reste de la rencontre sera un cavalier seul de United, qui l’emportera 5-1, buts de Crerand (76’) et Charlton (88’) contre un autogol de Brennan (52’). Ce sera surtout une démonstration de la virtuosité de George Best, que les journaux portugais s’empresseront de surnommer el Quinto Beatle (le cinquième Beatle). Peu importe que les quatre autres soient de Liverpool, peu importe que l’intéressé se sente plus proche des Stones, le number 7 de Manchester a gagné un surnom, bien aidé par une photo publiée au lendemain du triomphe où on le voit dans le hall de l’aéroport coiffé d’un superbe sombrero, à la façon d’un Lennon ou d’un McCartney.
Pour Matt Busby, ce match de Lisbonne fut le plus accompli de l’histoire de son club en Coupe d’Europe. C’est peut-être beaucoup plus que ça. Ce 5-1 est la première grosse performance européenne d’un club anglais sur terrain adverse. Sans doute annonce-t-il même le début de la fin de l’hégémonie latine sur la plus prestigieuse des Coupes européennes. Deux ans plus tard à Wembley, Manchester United sera sacré champion d’Europe aux dépens du même Benfica.
[1] Jusqu’alors, seuls Tottenham 1963, et West Ham 1965 avaient conquis la Coupe des Vainqueurs de Coupes.
[2] Le 6 février 1958, l’avion qui transportait l’équipe de Manchester United de retour d’un match de Coupe d’Europe à Belgrade, manqua son décollage et s’écrasa sur l’aéroport enneigé de Munich. 21 personnes y trouvèrent la mort, parmi lesquelles sept joueurs.
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