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Abramovitch, Roman d’un tricheur (Part 1)

Déjà objet de plusieurs enquêtes en Suisse et aux Etats-Unis, la première fortune d’Angleterre est, depuis le 27 août, sous le coup d’une enquête de l’UEFA concernant son "parrainage" du CSKA Moscou, futur adversaire de Chelsea en Ligue des Champions. Portrait.
par Axlovitch - lundi 30 août 2004
 

Depuis juillet 2003, un vent venu du froid souffle sur le football britannique. Chelsea, le club le plus chic de Londres, qui, depuis quelques années, fait désespérément la chasse au titre derrière les intouchables Manchester et Arsenal, mais doit se contenter d’éphémères succès en Cup (2000) et en Coupe des Coupes (1998), est racheté, pour la somme de 400 millions d’euros, par un mystérieux oligarque russe, Roman Abramovitch. Ce qu’on sait de lui ? Il a fait fortune dans le pétrole. Il est jeune (36 ans). Il n’accorde que très rarement des interviews sur ses affaires. Et on sait aussi que 400 millions d’euros, c’est 3% de sa fortune personnelle... En tout cas, il sera l’homme providentiel du club, renflouant ses dettes et y insufflant des sommes folles pour bâtir une équipe à même de jouer chaque année la victoire en Premier League et en Ligue des Champions. Même si la première saison de « Chelski » n’aura pas été le triomphe espéré, les nouveaux Blues ont su se glisser entre l’intouchable Arsenal et Manchester pour glaner une belle deuxième place en championnat, tout en éliminant les Gunners de la Ligue des Champions avant de chuter, seulement en demi-finale, face à une ASM en état de grâce (de Monaco). Pour cette nouvelle saison, Abramovitch voit les choses en encore plus grand, avec l’achat à prix d’or de José Mourinho, le « meilleur entraîneur d’Europe » et une surenchère continue sur le marché des transferts.

Beaucoup de choses ont été écrites le sulfureux propriétaire de Chelsea. Ce serait un mafieux, un trafiquant de matières premières, voire un assassin... La réalité est plus complexe. Prends ma main, lecteur et suis les intrépides explorateurs de www.kicknrush.com dans les tréfonds chaotiques de la Russie des années 1990, à la recherche des origines d’une fabuleuse fortune glanée dans un pays en pleine décomposition...

L’orphelin d’Oukhta

Si Roman est né sous une bonne étoile, ça n’était pas évident dès le début. Il a un an et demi quand sa mère meurt, apparemment suite à des complications dues à son accouchement. Deux ans et demie plus tard, c’est au tour de son père, Arkadi, de décéder tragiquement dans un accident de chantier. Roman est adopté par le frère de son père. C’est le moment décisif : tonton Leib est dans le pétrole. Mais dans les années 1970, celles de l’URSS triomphante qui ponctionne les gains des entreprises d’Etat pour financer sa course aux armements, l’or noir n’est pas encore synonyme d’argent facile. Au contraire. La famille vit dans un bâtiment sinistre de la non moins sinistre ville industrielle de Oukhta.

Le gosse, on s’en doute, est intelligent, hâbleur, vif. Naturellement, à la fin de ses études, il s’oriente vers les affaires pétrolières. Rapidement, il quitte son bled perdu pour Moscou, où ses excellentes notes (et peut-être un piston familial) lui permettent d’intégrer le prestigieux Institut de Pétrole et du Gaz de Moscou (après un passage de deux ans de service militaire, quand même).

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Signe des temps, Abramovitch a remplacé Zola dans le coeur des fans

Roman à Moscou

Il s’installe chez un autre frère de son père, mais il n’ira pas au bout de ses études : la fin des années 1980 voit éclore, avec la perestroïka, des pelletées d’entreprises privées déguisées, appelées coopératives. Roman sera à l’origine de l’une d’entre elles : avec une bande de copains qui formeront, plus tard, le noyau du conseil d’administration de son joyau industriel Sibneft, il commence par... fabriquer des jouets pour enfants (Madame Abramovitch, alors hôtesse de l’air, rapportait de ses voyages à l’étranger des échantillons qui servaient ensuite de modèle à la production de Monsieur). Puis c’est la chute de l’URSS et la libéralisation sauvage initiée par le Premier ministre Egor Gaïdar et l’architecte des réformes Anatoli Tchoubaïs. Roman s’intéresse aux affaires boursières, en plein essor, et dans la jungle déréglementée qu’est la Russie des premières années Eltsine, il devient un trader parmi des milliers d’autres.

Deux mots sur la situation d’alors : les réformateurs arrivés au pouvoir sont jeunes (Gaïdar n’a que 35 ans !) et perclus de certitudes : les possessions de l’Etat doivent être transmises à la population, via un processus de privatisation qui va donner naissance à un véritable capitalisme à la russe. Mais cette transition sera un désastre national : les plus malins, les mieux introduits auprès des cénacles du pouvoir parviennent à créer, souvent avec des documents fictifs, des banques, qui rachètent en nombre les bons des entreprises d’Etat, vendus à un prix dérisoire. C’est ainsi que des usines, des puits de pétrole, des entreprises de transport seront accaparées par quelques dizaines de milliers d’individus sans scrupules, dans un climat général d’effondrement de l’Etat (pensions impayées, problèmes d’approvisionnement des grandes villes, guerre ouverte entre la présidence Eltsine et le parlement hérité de l’URSS et dominé par les communistes). Dans ces circonstances, la violence déferle sur la Russie. Le meilleur moyen de forcer un adversaire à vendre, ou de l’écarter d’un moyen juteux, est tout bonnement de l’assassiner. Des contrats pleuvent, et les meurtres de businessmen improvisés sont légion dans cette Russie qui devient un véritable Far East.

Pendant ce temps là, Roman ne chôme pas. En 1992, il organise une entreprise qui promet de vendre du pétrole bon marché à une compagnie lettono-américaine. Manque de pot, de pétrole, Roman n’en a point. Qu’à cela ne tienne : un train transportant des millions de litres sur le trajet Oukhta (oui oui, la ville ou Roman a passé son enfance) - Moscou, commandé par une entreprise dont Roman est le directeur, disparaîtra opportunément pour réapparaître en Lettonie. Roman est encore jeune (26 ans) et manque d’expérience. Le couperet de la justice russe, chancelante mais toujours capable d’attraper quelques menus poissons, passera tout près. Notre héros fera même de la garde à vue avant d’être assez miraculeusement blanchi.

La course au pétrole

Il sera plus prudent à l’avenir, mais tout aussi ingénieux. Il devient courtier en affaires pétrolières, c’est-à-dire qu’il propose ses services aux grandes compagnies productrices de pétrole, vendant leur production au meilleur prix et prélevant une dîme substantielle au passage. La Russie, ne l’oublions pas, est le second producteur de pétrole mondial, juste derrière l’Arabie saoudite... La boîte de Roman, pompeusement intitulée « Mékong », prospère grâce au pétrole de Noyabrsk, une ville située dans la lointaine région des Iamalo-Nénets, en Sibérie occidentale. Il noue connaissance avec des banquiers en vue, notamment Mikhail Fridman, le directeur d’Alpha Bank, l’une des banques les plus riches et les plus expertes en pillage d’entreprises du pays... Fridman le présentera, au cours d’un voyage aux Caraïbes (Roman est déjà millionnaire) à un homme qui jouera un rôle essentiel dans son ascension : Boris Berezovski.

Berezovski, le compère flamboyant

Celui-ci est un mathématicien brillant reconverti dans les affaires à l’orée de la perestroïka. Comme Abramovitch, il s’est enrichi en pompant le fric d’une grande entreprise russe, le constructeur de voitures Avtovaz. Mais Berezovski ne se contente pas d’être un homme très riche. Sa soif d’argent et surtout de pouvoir n’a pas de limites. Flamboyant, intime des arcanes du Kremlin, faiseur de rois, il sera l’éminence grise du pouvoir au cours des années 1990. Il entraînera Abramovitch, bien plus discret, dans son sillage.

Ensemble, les deux hommes créent une société appelée Runicom, sise dans le paradis fiscal de Gibraltar. De 1993 à 1996, Abramovitch dirigera le bureau moscovite de cette compagnie énigmatique, tout en créant une pelletée de nouvelles entreprises de trading dont il devient le PDG : domiciliation fiscale de ces entreprises : la Suisse... But - non avoué - de toutes ces manœuvres : se préparer, avec Boris Berezovski, à prendre le contrôle de la meilleure part de Rosneft (« Pétrole russe »), l’une des dernières compagnies pétrolières appartenant à l’Etat.

Dans le même temps, Abramovitch s’était lui aussi rapproché de la Famille (l’entourage familial et amical du président Eltsine) : il s’était, en particulier, associé en affaires avec Leonid Diatchenko, l’époux de Tatiana, la fille préférée de Eltsine.

Sibneft

Avec l’argent et surtout les contacts à l’intérieur de l’administration présidentielle dont disposaient Berezovski et Abramovitch, l’opération se passa comme sur des roulettes. Nos deux compères passèrent à l’action début 1995. Les deux joyaux de Rosneft étaient la raffinerie d’Omsk et le producteur de pétrole Noiabrskneftegaz (« Pétrole et gaz de Noyabrsk), de la ville de Noyabrsk. L’idée d’Abramovitch était aussi simple que géniale : inciter l’Etat à regrouper ces deux compagnies, puis les privatiser sans coup férir, à un coup bien moindre de leur vraie valeur, en arrosant au passage les fonctionnaires qui viendraient à y regarder de trop près. Le premier ministre, Viktor Tchernomyrdine, directement contacté par Berezovski, donna son accord à l’opération, en l’échange de la promesse que les oligarques soutiendraient la campagne électorale de son parti, « Notre maison la Russie ». Berezovski possédait, entre autres, la première chaîne de télévision, l’équivalent russe de TF1. Pendant toute l’année 1995, et jusqu’aux élections de décembre, ce canal multiplia les reportages élogieux sur le gouvernement, son chef et son parti. En 1996, il fera également feu de tout bois pour assurer la réélection de Boris Eltsine. A l’été 1995, Sibneft fut créée, regroupant donc Omsk et Noiabrskneftegaz, à la grande surprise de tous les observateurs. Le ministère du Pétrole et de l’Energie n’en fut même pas informé !

Ne restait plus qu’à prendre le contrôle de cette nouvelle compagnie. Problème : la raffinerie d’Omsk, riche et puissante, protesta. Le 19 août 1995, son directeur Ivan Litskevitch fut retrouvé au fond d’une rivière. La police conclut à une noyade accidentelle...

La prise de Noiabrskneftegaz ne se passa pas, elle non plus, sans difficultés : le producteur de pétrole traitait avec une puissante société d’import, Balkar Trading, elle aussi très bien introduite auprès des cercles du pouvoir. Mais les leviers de Berezovski étaient les plus puissants : le directeur de Balkar Trading, Piotr Iantchev, fut emprisonné en septembre 1995 pour détournement de fonds et corruption de fonctionnaires. La voie était libre. Encore fallait-il entrer légalement en possession d’une entreprise qui appartenait toujours à l’Etat.

C’est alors que Berezovski et Abramovitch profitèrent à point d’un processus qu’ils avaient contribué à imaginer et à mettre en branle. Un processus tellement culotté et amoral qu’il est généralement désigné, et à raison, sous le terme de « hold up du siècle » : le processus « prêts contre actions ».

On vous laisse sur ce suspense insoutenable... Pour la suite, lire Abramovitch, Roman d’un tricheur (Part 2)


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