Red is Dead III

L’entraîneur
Rouage essentiel de la campagne galloise 1958, Jimmy Murphy rencontre Busby en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce dernier, impressionné par sa capacité à rassembler et à motiver les troupes, lui propose de le retrouver après le conflit à Manchester United, où Murphy devient en 1946 l’assistant de Busby. Il occupe toujours ce poste onze ans plus tard, lorsque la fédération galloise lui propose le premier poste d’entraîneur permanent de l’équipe nationale. Son implication dans la préparation a forcément été limitée par le travail démentiel qu’il a du abattre à Old Trafford après le crash de Munich 1958 [1], prenant seul les commandes de l’équipe. Toutefois, sa verve, sa capacité à proposer des compositions adaptées à l’adversaire (n’hésitant pas à chambouler les postes naturels des joueurs) et sa foi en l’équipe ont joué un rôle déterminant dans le parcours des Gallois.
Les stars
L’après-guerre voit la région de Swansea fournir bon nombre d’excellents joueurs du royaume britannique. A la manière des Brésiliens et leur technique apprise très tôt sur le sable, les jeunes de Swansea passent beaucoup de temps sur la plage à jouer au football. Le Copacabana de la Grande-Bretagne, en quelque sorte. C’est de cette région que sont issus les cinq piliers de l’équipe, choix automatiques et maux de tête en moins pour Murphy. Jack Kelsey, considéré à son apogée comme le meilleur gardien du monde derrière le soviétique Yashin, est le premier représentant d’Arsenal dans une Coupe du Monde. Ses arrêts fantastiques tout au long de la compétition ont permis d’entretenir l’espoir. Puis viennent les deux ailiers, Cliff Jones à gauche, pourvoyeur de passes caviar pour les attaquants, Terry Medwin à droite, buteur décisif dans le barrage contre la Hongrie. Milieu gauche de génie, le Ryan Giggs de l’époque se nomme Ivor Allchurch, surnommé Golden Boy et auteur du plus beau but de la compétition.
Puis vient John Charles, un très grand Monsieur de la planète football. Il Buon Gigante (Le Bon Géant), comme l’ont surnommé les Italiens, c’est tout simplement 299 buts toutes compétitions confondues, trois championnats et deux coupes d’Italie avec la Juventus de Turin, meilleur buteur du Championnat d’Angleterre 1957, meilleur buteur d’Italie 1958, sur le podium du Ballon d’Or 1959, plus jeune footballeur à avoir joué pour le Pays de Galles (jusqu’à l’arrivée de Ryan Giggs en équipe nationale en 1992), élu meilleur joueur étranger de la Juve par les supporters en 1997, élu meilleur footballeur gallois de tous les temps en 2001. Il a de plus au cours de sa carrière joué à tous les postes : arrière droit, gauche, défenseur central, milieu, avant-centre... (Zambrotta lui-même n’en revient toujours pas). La cerise sur le gâteau ? Son fair-play légendaire. Dans un derby contre le Torino, il assomme malgré lui le défenseur central adverse et se présente face au but vide. Mais il a vu le joueur étendu au sol et préfère dégager en touche à la stupéfaction générale (la Juve gagnera tout de même ce match 1-0 grâce à un but de John Charles). La grande classe. Malheureusement, et malgré un but dans le match d’ouverture, il passera à côté de son tournoi, physiquement éreinté après une longue saison chez la Vieille Dame. Pour certains observateurs d’alors, son niveau était tel que sa simple présence contre le Brésil aurait sans doute changé le cours de l’Histoire...
Le Big Five
Une clique est née en Suède : The Big Five. Ces cinq joueurs ont tous en commun de n’être que des outsiders et des seconds choix dans la sélection. Ils profiteront surtout de leur séjour en Scandinavie pour draguer les Suédoises, siffler des bières en cachette et faire les quatre cents coups. Trois d’entre eux jouent à Cardiff City. Derrick Sullivan, l’alcoolique de l’équipe, plus intéressé à commander des pintes qu’à jouer au football, passe le plus clair de son temps avec Ken Jones, le gardien remplaçant et Colin Baker. Ken Leek et Colin Webster complètent le Big Five. Ce dernier se fera distinguer le soir de la victoire en barrages contre les Magyars. Au Copacabana, night club local, Colin laisse parler ses hormones et chauffe une Suédoise digne d’une page trois du Sun. Manque de chance, c’est la petite amie d’un serveur de l’hôtel, qui en toute logique, rameute ses collègues. Bagarre. Pluie de verres et de bouteilles. Les chaises y passent. La Fédération fait passer l’incident sous silence, les joueurs se cotisent pour verser une compensation financière. Fort logiquement, Webster disputera contre le Brésil son dernier match sous le maillot gallois.
Les autres
Autour du capitaine et très respecté Dave Bowen, l’excellent arrière gauche de Tottenham Mel Hopkins, et les moins talentueux mais néanmoins travailleurs Mel Charles (le frère de John Charles), Ron Hewitt, Stuart Williams, Trevor Edwards, Vic Crowe, Roy Vernon.
Les absents
Trois des meilleurs joueurs de la fine fleur du football gallois des années 1950 ont manqué cette Coupe du Monde 1958, pour des raisons diverses. Ray Daniel, dont la classe en tant que défenseur était reconnue dans tout le Royaume-Uni, aimait aussi chanter. De préférence des chansons paillardes. Pas du goût des sélectionneurs, pour la plupart très dévots, qui lui ont fait payer sa grivoiserie et ses blasphèmes. Derek Tapscott, pendant de nombreuses années, a toujours affirmé qu’il avait raté la Coupe du Monde en raison d’un genou douloureux. Tappy a révélé il y a peu qu’il avait été approché par des sélectionneurs gallois peu avant le tournoi. Si Tapscott n’acceptait pas un transfert vers Cardiff City, il risquerait de ne pas faire partie du groupe pour Stockholm. Fidèle à Arsenal, Tapscott refuse ce chantage. Et suit la Coupe du Monde 1958 à la radio. Trevor Ford, enfin, était un des meilleurs attaquants de son temps et connu pour ses monumentales charges sur les gardiens. Mais a publié son autobiographie trop tôt. En 1956, dans I Lead The Attack, il avoue avoir bénéficié lors de son passage d’Aston Villa à Sunderland d’une commission non déclarée de... 100£. Terrible Trevor est exclu par la FA pour trois ans. Il fera pendant ces années le bonheur du PSV Eindhoven, mais manquera terriblement à la sélection pendant le tournoi.
Sur les plages de Swansea, certains anciens sont convaincus qu’avec une attaque Trevor Ford - John Charles, le Brésil aurait pris l’eau, et le Pays de Galles aurait retrouvé la France en demi-finales... Toujours est-il que depuis cette édition 1958, pas une seule équipe du Pays de Galles n’a réussi à se qualifier pour le tournoi mondial, ni celle de Ian Rush, ni celle de Ryan Giggs. Red is Dead.
[1] voir notre article Flowers of Manchester
