Mon foot british à moi / JD Beauvallet

Le nom de JD Beauvallet est associé depuis 20 ans à celui des Inrocks. Depuis peu, l’ourse de So Foot laissait imaginer que le ballon rond ne lui était pas indifférent. Renseignements pris, il s’avérait qu’il n’était pas un simple amateur de football, mais du football. « Je suis démasqué » confirma-t-il en réponse au premier mail.
Un rendez-vous téléphonique fut fixé un midi. Il fut vite question du festival des Inrocks, fini depuis peu, et surtout du concert réussi, à notre surprise commune, de Pete Doherty à l’Elysée Montmartre, en clôture du festival. Puis on passa à l’objet du coup de fil.
Kick & Rush : Le foot, t’es tombé dedans quand t’étais petit ?
JD Beauvallet : J’ai toujours joué. Je pense même que j’ai joué avant de le regarder à la télé. Mes parents habitaient juste à côté d’un terrain de foot. On escaladait avec mes frères. On avait la clé de la buvette. On piquait les sodas, on piquait les filets, on mettait les filets et on allait jouer au foot tous les soirs.
Et le foot anglais dans tout ça ?
Ca vient très tôt. Les premiers souvenirs sont des images dans Stade 2, complètement fascinantes. On n’était pas habitués à cette ferveur du public en France. Ensuite, c’est la découverte concrète du football anglais par les campagnes européennes de Saint Etienne, avec notamment les matchs face à Liverpool. C’est là ou ça bascule. Depuis ce jour-là je suis supporter de Liverpool alors que Dieu sait à quel point j’étais fan de Sainté quand j’étais petit. Je trouve là quelque chose d’encore plus grand, de plus flamboyant, de plus merveilleux que Saint Etienne.
Ton meilleur souvenir ?
Un souvenir marquant lié au foot, c’est un match entre Manchester United et Liverpool, au début des années 80. Je me baladais dans un parc du centre ville de Manchester quand je me suis retrouvé pris entre deux feux, avec d’un côté cinq cents fans de Manchester et de l’autre cinq cents fans de Liverpool, qui ont commencé à se jeter des trucs. Je n’oublierai jamais cette image. Il y avait deux fronts, l’un face à l’autre. Personne n’osait attaquer l’autre. On s’insultait, mais personne ne bougeait. D’un seul coup, un môme est sorti d’un des groupes et est allé balancer un truc en pleine gueule d’un mec au premier rang. Là, ça a été l’avalanche. Ahurissant. J’ai jamais rien vu d’aussi violent, d’aussi soudain. J’étais avec mon frère, on s’est barré en courant, on s’est réfugié dans un magasin. Le mec a fermé les rideaux de fer derrière lui. Quand il a rouvert, c’était une scène de guerre. Ce ne sont donc pas des images de matchs mais ce sont des images très fortes. Des images de matchs, il y en a pleins... mais elles sont moins fortes.
...
C’était très violent à l’époque. Je me souviens notamment de fans de Saint Etienne qui se faisaient canarder avec des fléchettes. J’habitais à Manchester, mais j’allais très rarement au stade à cause de ça. J’avais des amis français qui s’étaient fait retourner leur bagnole, parce qu’ils n’avaient pas une plaque immatriculée en Angleterre. Les tragédies ont fait tellement de mort qu’il y a eu une volonté politique d’enrayer la machine. Maintenant, quand je vais au stade, je vois plus du tout de bastons. C’est plus sur les petits clubs qu’il y a encore des problèmes de sécurité, sur les clubs pas très médiatiques. C’est d’ailleurs très net quand l’Angleterre se déplace à l’étranger, parce que seule l’équipe nationale a encore des hooligans. Les groupuscules les plus violents sont les fans des clubs de troisième ou quatrième division, qui sont, pour le coup, les vrais frustrés du football anglais. Les clubs n’ont pas les moyens de faire des enquêtes comme peuvent le faire Arsenal ou d’autres.
Tu les vis comment les matchs. Plutôt au stade, au pub ?
Le pub, jamais. Bizarrement, je supporte pas de voir un match au pub. Je supporte pas de voir un match avec des copains. Soit je suis au stade, soit je suis tout seul. Je suis vraiment tout seul chez moi, je m’enferme. Je prends des notes, qui ne servent à rien. C’est complètement absurde cet espèce de rituel. Je ne vais donc jamais au pub mais par contre j’adore aller dans les stades anglais. L’ambiance est géniale, j’adore les chansons, j’adore les vannes. Je vais voir Brighton régulièrement, qui était l’an dernier en Championship, Et je peux te dire que les matchs équivalents en France sont de mille fois meilleure qualité. C’est ahurissant le niveau de la deuxième division anglaise. J’ai l’impression de revoir Stade 2 en 74. Les mecs courent tous après le ballon, ils sont tous un peu gras du bide. Bien qu’ils soient tous professionnels, le décalage est ahurissant. C’est la boucherie du village parfois. Quand je vais voir Brighton, en troisième division, c’est risible. Il y a eu un match ou je suis allé récemment, il y a eu une action à la première minute, et la seconde action à la 89ème minute.
Qu’est ce qui t’attire dans le Foot British alors ?
C’est tout ce qu’il y a autour, cette espèce de religion. Par exemple, quand je vais voir un match j’arrive des heures à l’avance. J’adore tout ce qui traîne autour des stades. Ici (il vit en Angleterre, cqfd) on naît supporter d’un club et on meurt supporter d’un club. Je connais très peu de gens qui ont changé. Si, je connais une personne qui a changé de club, mais qui a également changé de religion aussi au sens propre du terme. Elle était supportrice de Manchester United et maintenant de Chelsea. Le samedi, quand je me balade dans la rue avant les matchs, je vois des familles entières. De la fille qui a 6 ans au père qui a 40 ans, la mère, les autres enfants, ils sont tous habillés avec le maillot de l’équipe. J’adore ce fanatisme, au bon sens du terme. Même si on se vanne, c’est plutôt bon esprit.
Justement, t’as pas peur que ça se perde ? Il y a Abramovitch à Chelsea, un Lituanien à la tête des Hearts, un Islandais rachète ces jours-ci West Ham...
Pour l’Islande, faut pas chercher loin. Si les Islandais sont si riches actuellement, c’est qu’ils blanchissent à tour de bras l’argent des Russes. A mon avis c’est encore un club russe. Pourtant Dieu sait si j’aime l’Islande, j’adore ce pays, j’adore y aller etc. mais leur richesse actuelle est quand même basée sur quelque chose d’assez douteux. Sinon, oui, les fans de Chelsea à casquette, mine de rien c’est quand même eux qui ont fait le foot anglais, qui ont construit le foot anglais jusque dans les années 80, avant les droits télé exorbitants. Ils doivent l’avoir mauvaise de voir des milliardaires russes racheter leur club.
Pourtant, les supporters de West Ham semblent plutôt content que leur club soit racheté par un milliardaire...
Ils sont quand même assez pragmatiques là-dessus, les Anglais. Ils voient ce que ça peut leur rapporter financièrement. Là, on leur a fait miroiter que West Ham peut jouer la Coupe d’Europe les années à venir, ils vont pas cracher dans la soupe. T’as raison, personne ne s’est offusqué de ces investisseurs, et Dieu sait qu’ils sont patriotes voire nationalistes, c’est très étonnant. Je pense que la même chose ne serait pas arrivée s’ils avaient rachetés British Telecom ou une autre grande marque anglaise.
A coté de ca, les supporters de Manchester avaient pas mal manifesté au moment de l’arrivée de Glazer au club.
C’était pas tant le fait qu’il soit étranger, mais plus sur le fait qu’il achète le club en l’endettant, ce qui est quand même assez gonflé comme opération boursière. Mais bon, les supps de Manchester, de toute façon, ne sont pas de vrais supporters.
Le fait qu’il y ait de moins en moins de joueurs anglais en Premier League, qu’Arsenal n’aligne aucun joueur anglais sur la feuille de match, ça t’inspire quoi ?
C’est une catastrophe pour l’équipe nationale.
Effectivement, à une époque, il n’y avait que trois gardiens anglais titulaires en Premier League, le choix était vite fait pour la sélection.
Et tu te retrouves avec un joueur comme Robinson en sélection, qui est un mec dont on ne voudrait pas à Sedan. Et c’est un vrai problème. Et ça ne va malheureusement pas aller en s’arrangeant. L’équipe d’Angleterre, avec les joueurs qu’elle avait ces dix dernières années, Beckham, Gerrard, Terry, des mecs comme ça, qu’elle n’ait rien gagné est ahurissant. Elle avait largement de quoi, à quelques postes près. Et ces quelques postes près, justement, c’est le gardien, c’est la défense. On a Ferdinand, qui n’est pas à la hauteur, Ashley Cole non plus.
D’ailleurs, Wenger a compris très tot que ça servait à rien d’acheter des stars anglaises. Quand on voit qu’on peut se payer une équipe entière au prix de Rio Ferdinand, ça fait peur. Des clubs de première Division en France ont le budget équivalent au prix de Steven Gerrard, même si, certes, Gerrard vaut plusieurs joueurs à lui seul.
Eriksson a aidé, selon toi, à ces contre performances ?
Je pense en effet qu’Eriksson a fait jouer tous ces mecs là contre nature, Mais il y a autre chose. La passion entre clubs est tellement exacerbée à longueur d’année par les entraîneurs, par la presse... Les entraîneurs sont tout sauf des finauds. Les déclarations de Ferguson, de Mourinho c’est pas très bon pour la cohésion nationale. Quand les mecs se retrouvent en équipe nationale, on n’a pas l’impression qu’il y ait une grande amitié. Les entraîneurs les pousse à se détester, c’est la Guerre des Boutons en permanence le foot Anglais (rires).
Tu vois comment le championnat cette année ?
Ca dépendra. Ca dépendra de beaucoup de choses, Chelsea est plus costaud, la logique voudrait donc que ce soit Chelsea mais il suffit qu’il y ait une merde, avec les ego qu’il y a à gérer, pour que Manchester en profite. Malheureusement, Arsenal sera européen. Mais je ne les vois pas briller.
Intervient ici une discussion informelle sur les lourdeurs du calendrier anglais.
Wenger, combien de fois on l’a traité de pleurnicheur ? Il y a une importance énorme de la tradition en Angleterre sur le foot. Le match du Boxing day, du premier janvier, c’est quelque chose que personne ne touchera à mon avis.
Le foot britannique est il rock & roll ?
Ouais. Quand on voit les playlists des joueurs anglais...
Certains ont mauvais goût !
Oui, mais quand même, c’est propre à l’Angleterre. Dans les charts, les équivalents d’Obispo, de Pagny, de Renaud, ça vole un peu plus haut. C’est pas un hasard si New order a signé l’hymne de la CM. Mais souvent, c’est vrai, c’est comme les Français, il y a un tas de joueurs qui écoutent Phil Collins et Simply Red. Sur ce point, néanmoins, on a quand même été complètement pourri par les gauchistes, qui sont quand même de sacrés faux-culs. Cohn Bendit, notamment, est un immense fan de foot. Pendant une décennie entière, on n’avait pas le droit d’admettre qu’on aimait le foot si on était un tantinet de gauche et un tantinet artiste. Eux n’ont jamais eu ce complexe. Même les groupes les plus sombres, comme Joy Division, étaient de véritables fans de foot. Ca, en France, on a du mal, on a pris du retard là-dessus. Combien d’artistes méprisaient le foot ? Combien disaient que c’était un sport de bœuf, un sport de bourrin ? Il y a toujours eu un mépris pour le foot en France par les élites, qu’il n’y a pas en Angleterre. On ne se pose pas ce genre de questions. Ca remonte aux Beatles, avec George Best qui était considéré comme le 5ème Beatle. Il y a toujours eu ce lien très fort. D’ailleurs, ça me fait marrer, les supporters en France ont adopté le ligne de basse des White Stripes, alors que c’est plutôt Village People en général. Donc, oui, les liens sont intimes. Quand je vais à des concerts à Londres, je vois souvent des joueurs. Le rock est beaucoup plus empreint dans la culture anglaise. C’est inévitable qu’ils rentrent en collision avec ça à un moment ou un autre. Ils n’ont de toute façon pas toute cette variété. L’équivalent de la variété, ce sont les Kaiser Chiefs, les Arctic Monkeys, C’est eux qui vendent des millions d’albums. Ils n’ont pas Julien Clerc.
Qu’est ce qui te touche le plus ? Un bon match de foot ou un bon CD ?
Rien ne me touchera jamais plus que la musique. Mais c’est un vrai problème dans ma vie de tous les jours.
Niveau émotion, pourtant, un geste comme le coup de tête de Zidane...
(Il coupe) Ah, le coup de boule de Zidane, c’est un geste inouï, c’est une des plus belles choses que j’ai vu de ma vie. Une des choses les plus émouvantes. Tout ce que ça véhicule ensuite comme image sur la condition d’homme etc., je trouve ça génial.
Venons-en à Morrissey. Il aime le foot le père Morrissey ?
Oui. C’est un truc dont j’ai parlé plusieurs fois avec lui. J’en suis certain. Il y joue même, ce qui est quand même étonnant. Il n’a jamais effectivement avoué une passion pour tel ou tel club, on peut supposer qu’il est fan de Manchester United, mais il est en tout cas immense fan d’Eric Cantona. A mon avis, étant d’origine irlandaise et catholique, il est forcément supporter d’une équipe rouge, soit Liverpool, soit Manchester United.
Il n’en parle pas souvent, c’est vrai, mais c’est un sujet sur lequel on le branche rarement. Il raconte qu’il était plutôt bon, qu’il aurait pu faire carrière etc... (rires) Je pense que quand on est un môme de Manchester, on peut rarement échapper à ça.
Il y a un équivalent en Premier League à Morrissey ?
Non, je les trouve plutôt triste les joueurs. Les entraîneurs sont plus drôles que les joueurs. Les joueurs sont tellement habitués à la langue de bois. Si, il y en a un qui me fascine, c’est Wayne Rooney. Lui, j’attends qu’une chose, c’est qu’il pète vraiment les plombs, qu’il tue sa femme.
Wayne Vicious
Ah, complètement. Il n’a de toute façon aucun avenir dans le football. Il va être obèse à 23 ans. Il va tuer quelqu’un. Je pense qu’il va tabasser sa copine à mort un jour. Pour moi c’est une tragédie qui s’écrit en direct. J’attends le moment où elle va déraper. A côté, Gazza c’est un rigolo. Gazza, c’est le dernier joueur à avoir refusé la dictature des entraîneurs, des nutritionnistes et compagnie. Malheureusement, suite à l’arrivée notamment des coachs étrangers, ça n’arrivera plus. Les joueurs sont vraiment suivis. Les seuls trucs sur lesquels ça dérape encore, c’est le cul. Les mecs se filment, c’est limite dégradant pour les filles.
Les tabloids sont rarement loin.
Effectivement, il y a une fille, disons carrément une pute, qui est payée par les tabloïds pour se taper tous les joueurs. Elle est chargée de coucher avec les joueurs, et elle raconte le lendemain comment ça s’est passé.
Quelle est pour toi la différence majeure avec la France ?
L’engagement. Je pense que c’est un truc qui n’existe en France qu’à Marseille, voire à Paris. Le lundi matin, j’ai des copains que je ne peux pas appeler si leur équipe a perdu la veille. Si je les appelle pour les vanner, ce serait un incident diplomatique grave. Cet engagement entre les gens et leur club, c’est quelque chose qui n’existe pas en France. Les supporters français sont très frivoles. Ils supportent Saint Etienne, ils supportent Marseille, ils supportent le club qui gagne... C’est un peu le problème des français, ils attendent la fin de la guerre pour savoir dans quel camp se ranger. Il n’y a pas cet engagement familial. Idem, j’ai pas l’impression qu’il y ait une grande passion chez les supporters de Troyes alors que tous les supps de troisième Ligue en Angleterre attendent le week-end avec impatience...
Effectivement, dans l’histoire du foot français, on remonte rarement au-delà de Saint-Etienne...
La mythologie c’est Sainté et Marseille, il y a tout eu, les drames, les morts, les hauts, les bas...
... alors qu’en Angleterre, un supporter d’Arsenal n’ignorera rien de l’histoire de son club dans les années 20 !
Carrément ! Les supps de Man U parlent encore du crash de Munich. Pour Liverpool, il y a malheureusement eu le Heysel, c’est ça aussi qui fait la légende. Je me souviens à l’époque du Heysel, c’était effroyable la réaction des Anglais. On est encore loin de cette fièvre populaire. En 98, les gens ont commencé à descendre dans la rue en demi finale. Quand la France va jouer en Biélorussie, il y a 50 personnes qui suivent. Les Anglais déboulent à vingt ou trente mille. Le foot est partout ici, les joueurs sont partout, dans la pub, on les voit partout à la télé. Ce sont d’énormes stars.
Alex Ferguson vient de fêter ses 20 ans à la tête du club. Les Inrocks ont 20 ans cette année. Tu te sens un peu dans la peau d’un manager ?
Oui. Mais pas vraiment dans celle du coach de Manchester United. Je préfère être Guy Roux que Ferguson. On est un petit club, qui n’a jamais eu d’argent. On a formé pleins de jeunes. Aujourd’hui, il y en un qui est rédacteur en chef de Télérama. D’autres bossent à la télé, à la radio, ou encore à Technikart. Je suis content pour ceux, formés au club, qui sont partis ailleurs prêcher la bonne parole. Si on avait été Ferguson, on aurait su et pu garder ces joueurs. Mais on n’a pas pu.
T’as des adversaires coriaces dans la presse ?
Comme je suis à l’étranger je m’en rends pas vraiment compte. Je suis un peu loin de tout ça. Personnellement j’ai des rapports très courtois avec beaucoup de gens, voire amicaux. Avec Télérama je suis pote avec énormément de gens, à Rock & Folk je suis pote avec Manœuvre. J’ai pas d’ennemis. Peut-être un peu avec Libé. En revanche, malheureusement je connais très peu de monde dans la presse foot.
Tu bosses pour So Foot, pourtant.
De temps en temps, très rarement. Quand j’ai le temps. J’aime bien leur côté "on fume des pétards et on écrit n’importe quoi." Je trouve ça assez drôle. En revanche, à l’Equipe, France Foot, je connais personne. J’ai pas l’impression que ce soient des gens très funky.
La discussion s’arrêta là, sur nos écoutes du moment. Johann Johansson : "un truc très beau, très orageux", Damon Albarn, Ben Kweller, Mumm-Ra. On évoqua également les futurs intervenants de cette rubrique.
A suivre, donc.
