Sweet Six Weeks

Après une carrière de joueur ronronnante (Rouen, Ajaccio, Avignon, Laval, Amiens), Claude Le Roy lassé de la province s’achète une belle chemise à fleurs et un diplôme d’entraîneur pour parcourir le monde (Shanghai, Al-Shabah). Mais c’est en tant que sélectionneur qu’il acquiert ses titres de noblesse (vainqueur de la CAN 1988 avec le Cameroun). Du Sénégal à la Malaisie en passant par Strasbourg, Le Roy multiplie les fonctions aussi floues que prestigieuses : consultant pour Canal Plus, directeur sportif au Paris Saint-Germain, superviseur au Milan AC, et... conseiller spécial du Cambridge United FC.
Fin mars 2004. Après une série de six défaites en huit matchs, et accessoirement le dixième revers de la saison à domicile, Cambridge se retrouve au pied du mur : 22ème (sur 24 clubs) de League Two (la quatrième division). L’entraîneur John Taylor en fait les frais, les dirigeants confiant à Claude Leroy la délicate mission de sauver le club. Six petites semaines et huit matchs pour éviter la piteuse Conference, dead end du football professionnel britannique. L’arrivée de cet oiseau migrateur dont le coiffeur purge une peine de prison à vie excite tout le monde, à commencer par le président du club : "En nommant Claude, nous avons recruté l’un des manageurs les plus respectés d’Europe, sinon du monde. C’est peut-être le transfert le plus important que le club ait jamais fait". La presse locale en fait aussi ses choux gras, pressée de voir arriver des stars étrangères pour pas cher, grâce aux super contacts internationaux de Mister Le Roy.
La conférence de presse inaugurale permet au technicien français de mettre les points sur les i. Primo, il vient ici gratuitement, pour rendre service à son ami et chairman de l’époque Edward Freeman. Claude « CDiscount » Le Roy a signé un « contrat moral » pour même pas 1£. Deuxio, il n’est ni entraîneur, ni manager... mais conseiller. Il suivra le club de loin, en continuant parallèlement son activité de la chaîne cryptée. Mais alors, qui dirigera les entraînements ? Son jeune et sémillant assistant Hervé Renard. Tertio, il se garde bien de toute promesse d’engagement envers le club pour la saison prochaine, quand bien même le maintien serait obtenu. Il sait le club financièrement miné par la chute deux ans plus tôt des rentrées liées aux droits TV.
Dans une interview donnée récemment, Claude Le Roy a reconnu distinguer deux catégories d’entraîneurs : ceux qui s’investissent à fond et tout le temps, et les « Club Med Manager »©, qui arrivent deux jours avant le match et repartent aussitôt après. Il faut croire qu’à Cambridge il choisit cette deuxième option. Il manque deux des trois premiers matchs et passe le plus clair de son temps sur le continent. Qu’importe, puisque le tandem Renard-Le Roy engrange ses premiers résultats : victoire, nul et victoire encore, cette fois-ci dans un match primordial contre York City, lanterne rouge. Le Roy a de la bouteille mais pas de baguette magique, la défaite chez le leader et vainqueur final de la Coca-Cola League Two, Doncaster Rovers, est donc inévitable. Suivent deux matchs nuls dont un contre l’éternel rival Oxford. Le pari est en passe d’être gagné. Le maintien est finalement assuré à une journée de la fin, au soir d’une victoire dans un match à douze points : 3-2 à Abbey Stadium contre Scunthorpe United (qui finira la saison 22ème). Le dernier match de la saison pour le plaisir, victoire 1-0 contre Leyton Orient, où le gardien remplaçant, 17 ans et premier match chez les pros, se paye le luxe d’arrêter un penalty. « The U’s » terminent treizième avec cinquante-six points, dont quinze de Claude Le Roy, qui a gagné la reconnaissance et quelques tournées de pintes des supporters.
En toute logique, Claude souhaite garder intact son costume de super héros (quatre victoires, trois nuls en huit matchs, c’est 12,5% de défaites, qui dit mieux ?) et refuse toute continuation pour la saison 2004-05. Dommage, les supporters de Cambridge attendaient déjà Chilavert, Njanka et consorts. Hervé Renard, moins rusé, s’engage lui dans un piège qui se referme en décembre de la même année. Viré, remplacé par l’entraîneur des juniors, Ricky Duncan. Les derniers joueurs de talent quittent le navire au mercato, et la relégation est inévitable pour Cambridge au bout d’une saison 2004-05 infernale : vingt-deux défaites, trente points (dix de pénalité pour banqueroute). Bienvenue en Conférence, treize ans seulement après avoir raté d’un cheveu la montée dans l’élite pour la toute première saison de Premier League...
De son côté, Claude Le Roy retrouve le chemin de l’aéroport. Il atterrit dès l’été au Congo, où il mènera les Simba, la sélection nationale, à un quart de finale de Coupe d’Afrique des Nations (2006).
