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Abramovitch, Roman d’un tricheur (Part 2)

Déjà objet de plusieurs enquêtes en Suisse et aux Etats-Unis, la première fortune d’Angleterre est, depuis le 27 août, sous le coup d’une enquête de l’UEFA concernant son "parrainage" du CSKA Moscou, futur adversaire de Chelsea en Ligue des Champions. Portrait, suite.
par Axlovitch - mercredi 1er septembre 2004
 

Prêts contre actions

Il faut dire ici un mot de cet incroyable manipulation. Son principe était limpide. L’Etat russe se trouvait en situation de quasi faillite, ayant été impitoyablement pillé par son gouvernement et surtout par les oligarques et autres jeunes entrepreneurs de moindre envergure (les fameux nouveaux Russes, qui allaient dépenser leur fortune aisément acquise dans des casinos monégasques, remplaçant dans l’imaginaire azuréen les émirs arabes des années 1970 par leur richesse et leur extravagance). Mais si l’Etat était ruiné, les banques privées, elles, étaient blindées de thune ! Précisément cette thune que leurs propriétaires avaient soustraite à l’Etat... Du coup, pourquoi ne pas récupérer les derniers actifs de l’Etat - en l’occurrence, les plus grandes entreprises d’extraction et de raffinement de matières premières ? Les banques s’accordèrent donc avec le gouvernement corrompu jusqu’à la moelle de la Russie pour lui prêter 2 milliards de dollars (somme dont une partie servirait effectivement à payer les retraites et les salaires de fonctionnaires, qui accumulaient plusieurs mois de retard et avaient plongé le pays dans l’agriculture de subsistance, mais dans laquelle les innombrables intermédiaires de l’opération n’hésiteraient pas à piocher, bien entendu...). En échange, le gouvernement mit en vente pratiquement toutes ses grandes compagnies à des prix absolument dérisoires par rapport au marché. Tout en s’assurant, cela va de soi, qu’aucun investisseur étranger ne pourrait ne serait-ce que s’approcher de la mise aux enchères.

Le sort de la Russie se joua là, lors de quelques rencontres entre oligarques dans des palaces d’Europe de l’Ouest, où le gâteau fut partagé. Berezovski et Abramovitch acquirent de consort Sibneft, pour un prix ridicule. L’enchère eut lieu le 28 décembre 1995. Mise à prix : 100 millions de dollars (un an et demie plus tard, Sibneft était côtée à... 5 milliards de dollars !). Mais même là, nos amis Roman et Boris ne lâchèrent pas un sou de trop : malgré la surenchère à 175 millions d’euros d’un oligarque concurrent, ils emportèrent l’affaire pour 100,3 millions de dollars (l’adversaire ayant soudainement et très opportunément retiré son offre, sans doute sous la menace).

Roman, avec son associé Boris, était devenu d’un coup monstrueusement riche.

Sibneft ne profita absolument pas de la gestion des deux hommes. Elle continuait à vendre la même quantité de pétrole aux mêmes clients. Simplement, les dividendes n’allaient plus dans le Trésor public, mais dans la poche de ses propriétaires... qui, en plus, par un système de sociétés écran, s’ingéniaient à ne pas payer d’impôts en Russie.

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Roman sur la place publique

Roman, on l’a dit, restait particulièrement discret. Il n’accordait jamais d’interviews, ne se laissait pas photographier, et seuls les initiés connaissaient sa fortune. Officiellement, il n’était qu’un membre du conseil d’administration de Sibneft... Une situation dont il s’accommodait fort bien, laissant à Berezovski les feux de la rampe. Mais il allait bientôt être mis au centre des débats en Russie.

A la veille des élections présidentielles de 2000, le magnat des médias Vladimir Goussinski, ennemi juré de Berezovski et détenteur de l’autre grande chaîne russe, NTV, se lança à corps perdu dans la campagne pour soutenir son candidat, le maire de Moscou Youri Loujkov (Berezovki, lui, commettant là la plus grave erreur de calcul de sa brilante carrière, soutenait un homme du pouvoir, qu’il croyait acquis à sa cause : Vladimir Poutine). Pour donner à Loujkov des chances de gagner, il fallait diaboliser autant que possible le clan Eltsine. La seule personnalité de Berezovski ne suffisait pas : Abramovicth, « l’homme sans visage », fut alors jeté en pâture aux médias, et présenté comme le grand financier du régime. Une publicité dont notre homme se serait bien passé.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, et comprenant que la période post-Eltsine (le premier président russe passa la main le 31 décembre 1999) allait être moins souriante que les années 1990, Roman s’engagea dans la politique. Par un moyen détourné : il se fit élire député de la région de Tchoukotka, tout là-bas au Nord-Est de la Russie, face à l’Alaska. Le grand Nord dans toute sa splendeur : des températures de -50, une population affamée et abandonnée par le pouvoir central... et un sous-sol riche en matières premières (pétrole et or). De plus, la faible densité démographique de cette région rendait l’élection plus aisée. Last but not least : Roman obtint, avec la députation, l’immunité parlementaire, bien utile en cette période qui s’annonçait troublée. Mais une fois élu, il ne rentra pas à Moscou, à l’inverse de Berezovski, élu en Kabardino-Balkarie, au fin fond du Caucase, mais qui n’y mit pratiquement jamais les pieds. Non, il s’implanta durablement en Tchoukotka et en devint même, en 2001, le gouverneur. La population locale l’adore. Il y a implanté des filiales de ses entreprises et a réussi à améliorer assez significativement le sort de la population.

Dans le même temps, Berezovski a été démis de son empire par Poutine, qu’il croyait contrôler. Abramovitch, lui, n’a jamais contesté le nouveau maître du Kremlin. Au contraire, il se conduit à présent comme un « vrai patriote », payant ses impôts et rapatriant ses biens des paradis fiscaux occidentaux vers la Russie. Seule solution, visiblement, pour échapper aux fourches caudines de Poutine et à l’appétit de son entourage, qui lorgne en se pourléchant les babines sur l’empire de Roman... Et il a rompu avec Berezovski. Ce dernier ne peut plus que grogner, alors qu’il tente de se présenter comme un opposant politique à Poutine : « Moi, je fais de la politique. Abramovitch, lui, il joue au foot... »

Seule entorse à cette règle de bonne conduite : l’achat de Chelsea. Malgré le tollé suscité dans le pays - « Comment ? ! Un type aussi riche, s’il reprenait le Spartak, en ferait le champion d’Europe en quelques années ! Et il va dépenser son fric, qu’il a volé au pays, en Angleterre ! » -, Roman a mené son opération à bien, injectant des sommes folles dans l’achat du club et de joueurs. On le comprend : alors qu’il sait qu’il n’est pas à l’abri d’une OPA du pouvoir sur son empire (les autres oligarques peuvent en témoigner : Berezovski est en exil à... Londres, Goussinski est en fuite à Athènes, Khodorkovski, lui, est carrément embastillé depuis des mois), garder des actifs à l’étranger est toujours une garantie...

Tel est Roman Abramovitch. Un homme d’une intelligence peu commune, doté d’un flair politique sans pareil et d’un sens des affaires proportionnel à son absence de scrupules. A seulement 37 ans, il semble avoir vécu plusieurs vies. Mais même s’il occupe un poste politique en Tchoukotka, il se garde bien de fourrer son nez dans les intrigues du Kremlin. Il se veut loyal au pouvoir et s’est aménagé un joli fonds de pension avec Chelsea, pour le cas où Moscou viendrait à lui chercher des noises. En attendant, il aime à passer du temps à Londres, savourant sans doute, dans sa simplicité apparente (ah, ce fameux jean-baskets qui lui vaut la camaraderie des joueurs !), le triomphe d’un orphelin venu des plaines perdues de Russie centrale : y a-t-il bonheur plus grand pour un Russe que de voir Didier Drogba et Frank Lampard chanter la Kalinka en son honneur ?

Sources : Entretien avec Roman Abramovitch, in Politique Internationale : http://www.politiqueinternationale.com/PI_PSO/fram_dp_94_01_li.htm

Parrain du Kremlin : Boris Berezovski ou le pillage de la Russie, de Paul Klebnikov, Robert Laffont, 2001.

Pour les russophones : http://www.scandaly.ru/print/news579.html



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